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Ghost in the shell : à l'aube d'un nouveau monde ? (partie 3)

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Cet article est la suite directe de Ghost in the shell : à l'aube d'un nouveau monde ? (partie 2)

 

A la lecture de mes deux premiers articles sur Ghost in the shell, vous vous êtes peut-être dit que tout cela, c'est de la science-fiction et donc du vent...

Si c'est le cas, je ne suis pas tout à fait d'accord. En fait, je pense que la science-fiction nous en apprend bien moins sur le futur que sur le présent. La plupart du temps, elle ne fait qu'extrapoler à partir d'une situation présente. Une oeuvre de science-fiction est incapable de prévoir ce qui est imprévisible, ce qui se situe complètement en dehors des connaissances ou de l'imaginaire de son époque. Or l'Histoire est faite de continuités et d'évolutions progressives, mais aussi de ruptures, parfois brutales. Pensez-vous qu'un homme du XVIIe siècle aurait pu, même de loin, imaginer le monde tel qu'il est de nos jours ?

Bref, même si elle peut avoir certains côtés visionnaires, je crois qu'une oeuvre de science-fiction est surtout le reflet des peurs, des attentes, des travers et des connaissances de son époque. Et elle "voit" donc le futur avec ces oeillères.

D'une certaine façon, si l'on met de côté leur aspect récréatif, certaines oeuvres de science-fiction se situeraient davantage dans le registre de la philo que dans celui de la prospective. Elles nous invitent alors à prendre du recul sur notre présent et à réfléchir au futur que nous souhaitons, en fonction des opportunités et des menaces qui se présentent à nous aujourd'hui.

 

Ghost in the shell semble bien se situer dans cette approche philosophique. Sans entrer dans une démarche ouvertement dénonciatrice comme, par exemple, 1984, Le meilleur des mondes ou Blade Runner, GITS montre cependant quels effets pervers pourraient provoquer certaines évolutions technologiques sur l'individu et sur la société en général. Suivre les activités d'une unité de police comme la section 9 nous donne un angle de vue privilégié pour découvrir quels dysfonctionnements engendrent les criminels et les organisations que cette unité doit combattre.

 

L'objet de cet article sera de chercher quel éclairage apporte GITS à certaines questions de notre temps.

En effet, dans Ghost in the shell, les diverses modifications du corps humain induites par les progrès technologiques (corps cybernétique et cyber-cerveau connecté au réseau) symbolisent, d'après moi, diverses tendances visibles dans nos sociétés développées d'aujourd'hui.


 

La réification de l'homme

 

 

 

Dans les précédents articles, nous avons vu que dans le monde de GITS, il n'y a plus grand-chose qui sépare l'homme de la machine. De plus en plus de corps humains intègrent des implants cybernétiques. Certains sont même totalement artificiels. Ces cyborgs, dont seul le ghost témoignent de leur humanité, ont besoin d'une maintenance régulière pour leur corps... comme pour une simple voiture ou pour n'importe quelle machine un peu sophistiquée...

Ils peuvent même changer de corps quand bon leur semble. D'ailleurs, on ne parle pas de corps, mais "d'enveloppe", comme pour montrer le détachement total des cyborgs par rapport à leur corps, qu'ils semblent donc considérer comme un vulgaire outil interchangeable. Même le cerveau est remplaçable, il suffit juste de transférer le ghost vers un autre cervau, comme un fichier numérique que l'on transfèrerait d'un ordinateur à un autre.

Il n'y a donc pas que le corps qui soit devenu une chose, l'esprit a subi le même sort. A partir du moment où ce dernier, jusqu'ici considéré comme immatériel, devient matériel et donc concrètement appréhendable, il n'y a qu'un pas pour le considérer comme une chose.

Il est donc possible d'agir directement sur l'esprit. Nous avons déjà vu qu'il est transférable, mais, pire encore, il est dupliquable, comme le montrent Ghost in the shell 2 et le manga. On y voit une entreprise enlever des jeunes filles, dupliquer leur ghost et l'insérer dans des androïdes féminines. Ceci afin de leur donner une apparence plus "humaine" et d'accroître ainsi leur valeur marchande...

 

La connexion directe du cerveau à un réseau infini peut être vue comme un progrès considérable en ce qu'il rapprocherait les individus les uns les autres et leur donnerait un accès direct à une multitude d'informations et de services. Mais la médaille a son envers, car cette connexion directe fait du cerveau un terminal de réseau, bref, le rouage d'un système.

 

Si, bien entendu, nos scientifiques n'ont jamais découvert quoi que ce soit qui ressemble au ghost, actuellement, de plus en plus de gens se promènent avec des éléments artificiels dans leur corps. Songeons par exemple à ceux qui ont un pacemaker ou diverses prothèses ou orthèses. J'ai notamment entendu parler de prototypes de prothèses permettant à des aveugles de recouvrer la vue. Les premiers tests de ces appareils ont d'ailleurs été un succès. Pour le moment, ces technologies en sont encore au stade foetal, mais elles seront amenées à se développer, ne serait-ce que, dans un premier temps, pour des raisons médicales. Mais quand leur coût de fabrication baissera et qu'ils seront de plus en plus accessibles au grand public, il me semble très probable que les futurs produits issus de ces technologies verront leur usage évoluer (après tout, Arpanet, l'ancêtre d'internet, était bien, à la base, un système de communication exclusivement militaire et inter-universitaire). Il est alors possible que ces produits répondent davantage à des préoccupations hédonistes et individualistes, en permettant à ceux qui les achètent d'obtenir un corps plus "beau", plus performant.

 

Ce scénario, qui met en scène la "marchandisation" du corps humain, est plausible en ce qu'il est conforme à certaines aspirations et tendances  observables dans les sociétés développées d'aujourd'hui.

En effet, je pense qu'actuellement, l'individu désire plus ou moins consciemment s'ériger en une sorte de divinité immortelle et toute-puissante. Cela passe notamment par l'obtention d'un corps idéal. Les publicités actuelles symbolisent bien cette aspiration, en faisant miroiter aux individus l'illusion qu'ils peuvent, par la consommation, exercer un contrôle absolu sur leur vie et exaucer tous leurs désirs. Cet individualisme poussé à l'extrême, déjà bien implanté en Occident, se développe fortement chez les jeunes au Japon, un pays qui est pourtant traditionnellement collectiviste (où le groupe prime sur l'individu).

Parallèlement à l'émergence de cette aspiration, l'homme est, selon une conception matérialiste, de plus en plus présenté et considéré comme un objet formaté. La publicité est, encore une fois, un bon indicateur pour mesurer les progrès de cette tendance de fond... Celle-ci est également bien visible dans l'évolution de notre vocabulaire, notamment dans le monde du travail. Ainsi, la dénomination "service du personnel" a disparu au profit de celle de "ressources humaines". Le remplacement du mot "personnel", dérivé de "personne", par celui de "ressource" est hautement symbolique. Nous, êtres humains sommes donc rélégués au rang de moyen, de capital ou de rouage, au même niveau que celui des ressources financières ou matérielles... D'autres expressions sont autant révélatrices, comme celle de "potentiel"; on ne dit plus de quelqu'un : "il a du potentiel", mais "C'EST un gros potentiel". Je serais curieux de savoir s'il existe un tel glissement de vocabulaire dans la langue japonaise.

Nous pourrions également nous interroger sur le regard que nous portons sur nous-mêmes au travers de la manière dont nous exploitons les découvertes issues du génie génétique. A ce propos, je pense surtout au sort que nous réservons à nos embryons, souvent considérés comme des objets, alors que ce sont tout de même des êtres humains en devenir...

 

Comment l'hypertrophie croissante de l'ego peut-elle coexister avec cette conception matérialiste de l'homme, qui tend à faire de celui-ci un objet formaté ?

Il est, à mon sens, compliqué de donner une réponse définitive à cette question. Peut-être que ces deux tendances ne sont contradictoires qu'en apparence et qu'elles se complètent et se renforcent l'une l'autre. En effet, il me semble qu'actuellement, l'individu ne puisse et ne sache satisfaire son ego qu'en consommant. Or, la société de consommation, d'essence matérialiste, ne peut que proposer des produits fomatés en fonction de "cibles". Celles-ci sont des catégories construites artificiellement regroupant des individus d'après des critères réducteurs, caricaturaux et superficiels (le jeune cadre dynamique branché, la ménagère de moins de 50 ans, etc). Les ressorts profonds de la richesse humaine, comme la spiritualité, l'amour en tant qu'ouverture à l'autre, la raison, le libre-arbitre, etc, sont complètement mis en hors-champ, puisque seules les pulsions primaires sont stimulées (posséder, dominer, jouir, etc*). L'individu qui se laisse happer par ce système risque donc de ressembler à un stéréotype caricatural.

En parlant des 11 individuels, un groupe terroriste constitué d'individualistes acharnés, un Tachikoma résume bien ce problème en disant qu'à force de vouloir affirmer leur différence, ils ont fini par tous se ressembler...

 

 

Menaces sur la liberté

 

Le progrès technique amène une interdépendance croissante des hommes. Aujourd'hui, personne ne peut plus vivre en autarcie. Chacun de nous dépend des autres pour se nourrir, se vêtir, se déplacer, se soigner, etc. Si ce phénomène nous donne de nouvelles possibilités, de nouveaux espaces de liberté, comme par exemple, le fait de manger des aliments exotiques, de voyager loin ou de vivre plus vieux, il s'accompagne aussi d'un risque de restriction des libertés. Car, qui dit interdépendance plus forte dit exposition et vulnérabilité plus grandes des individus les uns par rapport aux autres.

Ainsi, dans Ghost in the shell, l'interconnexion des esprits via un gigantesque réseau donne accès à leurs possesseurs à un pouvoir sans précédent. Mais ce pouvoir se monnaie cher.

 

Le premier prix à payer est celui de la vie privée. Une personne qui peut avoir directement accès à votre esprit peut potentiellement tout savoir sur vous, comme c'est le cas dans GITS.

Ce danger existe déjà de nos jours, avec le développement des réseaux de communication, tels ceux de la téléphonie et d'internet.

Ces réseaux demandent en effet que nous donnions un certain nombre d'informations privées pour en profiter. On pourrait citer à ce titre le développement des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, qui remettent en question le concept même de "vie privée", en passe de devenir ringard.

De plus, ces réseaux nous rendent plus facilement traçables. On voit bien comment, dans GITS, les membres de la section 9 repèrent facilement un criminel grâce au réseau : en piratant des caméras de surveillance, des bases de données, des cyber-cerveaux, etc.

Déjà, de nos jours, certains chefs du Hamas se font dégommer par des missiles d'hélicoptères israéliens à cause des ondes émises par leurs portables. Et on parle déjà de systèmes permettant aux parents de géolocaliser leurs enfants et à la police de suivre les déplacements des criminels... Sans compter le fait que suivre à la trace quelqu'un donne de précieuses indications sur sa privée en général. Rien qu'en suivant l'historique de navigation d'un internaute, on en apprend beaucoup sur ses habitudes de consommation, ses centres d'intérêt, ses convictions personnelles, son réseau relationnel, ses failles éventuelles (addictions, obessions...), etc.

 

Le deuxième risque majeur serait celui de la manipulation des esprits. Dans la deuxième saison de GITS Stand alone complex, à l'insu du gouvernement, un organisme étatique manipule la nation japonaise grâce à la désinformation et à l'utilisation de virus. Cette manoeuvre est d'autant plus aisée que les esprits sont directement interconnectés dans un réseau total, pratiquement sans protection. Les barrières existant jadis entre individus sont devenues bien poreuses! Or, bien que l'homme soit un animal social, il n'est pas grégaire comme le sont les fourmis! L'exercice de notre libre-arbitre et de notre jugement nécessite une certaine distance, une prise de recul par rapport à notre environnement. C'est une des conditions de base de l'expression d'une personnalité et même, de la liberté. C'est bien pour cela que les systèmes totalitaires ont tout fait pour détruire la sphère privée des individus au bénéfice d'une sphère publique omniprésente. Un réseau comme celui qui existe dans GITS pourrait donc devenir l'instrument de contrôle rêvé d'un régime totalitaire.

Déjà, de nos jours, notre perception du monde est très fortement influencée par ce que les médias et les réseaux de communication nous transmettent comme informations. Si l'on pousse ce raisonnement à l'extrême, ce qui ne pas couvert par les médias n'existe pas...

L'on pourrait croire que l'avènement d'un réseau total intégrant les esprits humains est impossible. Cependant, cet avènement irait dans le sens du progrès technique actuel, qui obéit aux impératifs de miniaturisation et d'accessibilité. Et je pense que la technologie la plus évoluée est celle qu'on ne voit plus, qui se fond parfaitement dans son environnement. Alors, pourquoi ne pas imaginer que les successeurs de nos smartphones et autres ordinateurs portables pourraient être directement implantés dans notre cerveau ? Cette solution pourrait non seulement plaire par son aspect pratique (on n'oublie pas son cerveau à la maison, quoique...) mais aussi pour la (fausse) impression de puissance qu'elle procurerait. Accéder de soi-même, sans outil apparent, à toutes sortes d'informations et de services à travers le monde pourrait être bien tentant. Ce serait comme vivre une vie "améliorée" ou "élargie". Quel moyen formidable pour l'homme d'assouvir son désir d'absolu, d'être comme un dieu.

Encore une fois, ce que je dis reste hypothétique. Cependant, depuis quelques années, les clients d'une boîte de nuit ont la possibilité de se faire implanter une micro-puce (VeriChip) sous la peau du bras leur permettant de payer leurs consommations autrement qu'avec une carte de crédit. Quand on voit le succès de ce type de puces, notamment dans des hôpitaux américains qui en équipent leurs patients, cela laisse rêveur...


 

Risque de creusement des inégalités sociales

 

Dans GITS, les personnes qui sont peu cybernétisées ou qui ne le sont pas du tout sont souvent les plus pauvres... Cela montre combien le progrès technique peut accroître les écarts de richesses entre riches et pauvres. De nos jours, ce qui est dénoncé, c'est le risque de fracture numérique entre ceux qui ont accès à internet et les autres. En effet, de nos jours, un grand nombre d'activités humaines ne peuvent exister sans internet, ce qui, de facto, marginalise économiquement et socialement tous ceux qui n'ont pas de connexion.

Demain, la fracture pourrait être génétique et cybernétique, entre une humanité "améliorée" et une "sous-humanité", qui n'aurait aucune chance de s'élever socialement. Ce risque est très bien décrit dans le film "Bienvenue à GATTACA". Espérons qu'il ne se concrétise pas, car cela mettrait en danger la cohésion de nos sociétés, déjà bien éprouvée, et creuserait les écarts de richesse entre pays riches et pays pauvres.

 

 

Vers la fin de la civilisation ?

 

Dans la seconde saison de GITS - Stand alone complex, le discours du groupe terroriste nommé "les 11 individuels" frappe par son incohérence. Il dit tellement tout et son contraire, qu'on finit par ne plus savoir quelle cause ce groupe défend ni qui il représente. Néanmoins, son influence sur la population japonaise est grande, au point que le pays manque de sombrer dans une guerre civile...

A mon avis, cette histoire reflète un problème de notre société d'aujourd'hui : la perte de sens et le remplacement de la réalité par un monde fantasmé.

Cette thèse a été surtout développée par le sociologue Jean Baudrillard (1929-2007). D'après lui, dans nos sociétés développées, la réalité à laissé la place à une "hyper-réalité", caractérisée par une "précession du simulacre" par rapport à toute référence ou repère authentiques.

 

Le simulacre pourrait être vu comme une copie sans original. Plus précisément, il s'agit d'une apparence qui, bien que sans rapport avec quelque réalité que ce soit, prétend valoir pour cette réalité elle-même. Selon Baudrillard, nos références ne seraient plus que des simulacres qui ne feraient que se refléter les uns les autres à l'infini.

Le personnage du Rieur dans la première saison de GITS - SAC est un excellent exemple de simulacre. En effet, le Rieur, en tant que personne, n'existe pas. Ce n'est qu'un personnage recréé et incarné simultanément par une multitude d'individus ou de groupes, qui y projettent leurs désirs et leurs frustrations ou qui l'utilisent pour servir leurs intérêts.

A ce titre, le logo du Rieur est emblématique. Bien qu'il ne se réfère à aucune réalité intrinsèque, à cause de sa forte charge affective, il est repris de façon hétéroclite par des marques de toutes sortes, par des commerces, des groupes de musique, des internautes qui s'en servent comme avatar, etc.

 

 

 

 Logo du Rieur (sur fond blanc, normalement)

L’hyper-réalité caractérise la façon dont la conscience interagit avec la réalité. Lorsque la conscience perd sa capacité à distinguer la réalité de l’imaginaire et commence à s’engager avec ce dernier, elle s’introduit alors dans le monde de l’hyper-réel.

L'hyper-réalité prend la forme d'une réalité "améliorée", idéalisée aux yeux de ceux qui vivent dedans. L'hyper-réalité trompe la conscience en la détachant de tout engagement émotionnel réel. A la place, elle opte pour des simulations artificielles et des reproductions sans fin de simulacres.

Dans GITS, le réseau, dont sont dépendants les personnes atteintes de l'autisme du cyber-cerveau (syndrome de la coquille fermée) caractérise bien cette hyper-réalité. Les personnes atteintes de cette pathologie ne se sentent bien que connectés au réseau, la réalité les plongeant dans une grande anxiété.

Dans notre monde d'aujourd'hui, il existe de nombreuses manifestations de cette hyper-réalité, dont voici quelques exemples :

- le monde de la finance. Depuis 1971, en rupture avec les accords de Bretton Woods de 1944, la valeur du dollar n'est plus convertible en or, alors que les autres monnaies restent indexées sur le dollar... Plus aucune monnaie n'a donc de valeur intrinsèque, contrairement à des métaux comme l'or ou l'argent. Pire, de nos jours, avec la numérisation croissante des transactions financières, cet argent est devenu complètement virtuel; c'est un simulacre.

- le cinéma, qui offre au public des simulations et des sensations artificielles. J'ai la curieuse impression qu'il y a une convergence entre le monde du cinéma et celui des médias. En effet, la façon dont ces derniers nous présentent le monde et ce qui s'y passe ressemble de plus en plus à une mise en scène. Celle-ci semble être choisie en fonction de ce qui touche le spectateur et des réactions que les médias cherchent à provoquer chez lui.

- Le développement du phénomène de dépendance à toutes sortes de produits procurant un bien-être artificiel et proposant de vivre des existences virtuelles dans des mondes qui le sont tout autant : télévision, internet, jeux vidéo, produits psychotropes (certains médicaments, drogues, boissons alcoolisées), etc.

- on pourrait se demander si le mouvement-réseau Anonymous, qui défend la liberté d'expression et combat la manipulation des esprits, est un simulacre. Les deux principaux symboles de ce mouvement, un homme sans visage devant un globe entouré de lauriers et un masque de Guy Fawques, sont déjà eux-mêmes des simulacres. Le premier ne représente rien ni personne en lui-même. La seule idée qu'il semble véhiculer est celle du pouvoir global des anonymes, d'un mouvement sans leader. Le masque de Guy Fawques, quant à lui, ne reflète aucune réalité intrinsèque, ne renvoie à aucun contenu authentique. Ironiquement, ce masque est celui du personnage imaginaire d'une oeuvre de fiction (la BD et le film de V pour Vendetta), lui-même très librement inspiré d'un personnage historique érigé en symbole, Guy Fawques. Il n'y a ni idéologie ni communauté réelles derrière ce mouvement et ses symboles. A mon sens, Anonymous n'est qu'un réseau virtuel sans cohérence, fédérant des individus isolés et des groupes ayant très peu de liens et d'affinités réels. Ce qui est important n'est pas tant la cohérence des idées qui sous-tendent le mouvement ni celle des actions de ses divers membres, mais la charge affective portée par les symboles, qui magnifient la foule des anonymes, les héros masqués oeuvrant contre le "système" et pour la "justice", tels des zorros clonés à l'infini. En fait, comme pour le pénomène du Rieur, chaque membre d'Anonymous associe le but et le sens qu'il veut à ce mouvement et à son symbole, en fonction de ses propres désirs, idéaux, frustrations et intérêts.

- L'homme lui même est-il en train de devenir un simulacre ? Il suffit de voir comment il (et surtout la femme!) est représenté de façon idéalisée par la publicité (merci photoshop) ou par le cinéma pour se poser la question. Si, dans l'avenir, la cybernétisation et le génie génétique se mettent au service d'une préoccupation esthétique, alors, l'homme se confondra totalement avec l'image idéalisée de lui même qu'il a toujours recherchée, une image qui n'a jamais reflété la réalité de la condition humaine, mais qui prétend l'incarner.

- Les systèmes totalitaires sont des champions de l'hyper-réel, car ils ont toujours cherché à remplacer la réalité et la vérité par les leurs. Mais, à mon sens, ces systèmes sont moins efficaces que notre société de consommation, qui agit par une subtile séduction et par l'attrait du confort, alors que les moteurs du totalitarisme sont la terreur et l'exaltation.

 

Selon Jean Baudrillard, tous ces signes annoncent l'implosion prochaine du sens, de la culture et de la société, qui causera la destruction des civilisations développées.

 

 

Pour conclure, GITS nous montre que nous sommes peut-être à l'orée d'une nouvelle étape de l'histoire de l'Humanité. Cette phase de transition, dans laquelle nous paraissons être engagés actuellement, se caractérise par un brouillage généralisé de nos repères, par un bouleversement des catégories mentales telles qu'elles sont encore admises aujourd'hui.
Jusqu'ici, les progrès techniques de l'humanité n'avaient pas d'influence sur la nature même de celle-ci. Or, dans un proche avenir, l'être humain pourrait acquérir la faculté de se recréer et de remodeler son environnement selon ses désirs.

Evidemment, le portrait que j'ai tracé de ces évolutions est bien pessimiste. Notons cependant que la ligne de ma réflexion part de Ghost in the Shell. Or, cette oeuvre, en partie issue du courant de science-fiction cyberpunk, se focalise donc essentiellement sur des tendances négatives. Néanmoins, même si les risques qu'elle dépeint sont réels, je pense qu'une civilisation est toujours tiraillée entre des tendances contradictoires : certaines destructrices, d'autres positives (heureusement). Espérons, dans notre intérêt à long terme, que ce soit ces dernières qui l'emportent. Mais, cela ne dépend que de nous...

 

 

*Les pulsions ne sont pas mauvaises en soi, mais elles le deviennent quand l'homme en est l'esclave, quand elles ne sont plus embrassées et guidées par un idéal humaniste, par une éthique.

 

 

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24/01/2011
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