Fruits de passions

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La marine et la stratégie navale soviétiques entre 1945 et 1953 (partie 1)

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Drapeau de la marine soviétique

 

 

Ceci est le premier d'une série d'articles sur la marine de guerre et la stratégie navale soviétiques entre 1945 (fin de la 2ème guerre mondiale) et 1953 (mort de Staline). Ces articles synthétisent une fraction de mon mémoire de DEA d'histoire.

 

Il s'agit de voir comment l'URSS, héritière d'une puissance essentiellement terrestre, adapte sa marine de guerre et sa stratégie navale au nouveau rapport de forces  issu de la fin de la seconde guerre mondiale, puis du début de la guerre froide. Plus fondamentalement, demandons-nous comment, durant cette période, cette question navale s'intègre dans la doctrine militaire de l'URSS et dans sa politique de grande puissance et de leader du monde communiste.

Rappelons, à ce sujet, que l'URSS est une idéocratie, une idéologie au pouvoir représentée par un parti unique, ce qui donne une orientation toute particulière à sa politique. Bien qu'elle défende également ses intérêts de grande puissance classique, l'Union soviétique se définit avant tout comme l'instrument de l'idéologie marxiste-léniniste, qui considère que la bourgeoisie et le prolétariat, ainsi que les Etats qui les représentent, sont engagés dans une lutte à mort qui doit se conclure par une victoire du camp communiste et par l'avènement d'une société utopique. Le pays met donc toutes ses ressources au service de cet objectif idéologique, opération facilitée par sa direction centralisée à l'extrême. Tous ses moyens, qu'ils soient militaires, économiques, culturels, diplomatiques scientifiques, etc, s'intègrent dans une politique globale de défense du camp communiste face à l'ennemi capitaliste, et de propagation de la révolution prolétarienne à l'échelle planétaire.

Bref, l'URSS est un pays qui est dans un état de mobilisation permanent, car engagé dans une lutte globale qui dépasse largement le simple cadre militaire.


Ce premier article fait office d'introduction, rappelant l'histoire de la marine russe jusqu'en 1945 et les spécificités de la question navale dans le contexte d'une puissance continentale comme la Russie.

Puis, il évoque rapidement la situation politique de l'URSS dans la période incluse entre 1945 et 1953, tant sur le plan international qu'intérieur.

 

 

HISTOIRE DE LA MARINE RUSSE JUSQU'EN 1945

 

 

L'URSS dans ses frontières de 1945 à 1991. Répartition géographique des flottes,

des principales bases et voies de communication navales internes (situation en 1945)

 

Traditionnellement, la Russie n’est pas une grande puissance maritime. Ce fait s’explique en grande partie par des conditions géographiques très défavorables au développement d’une marine. A première vue, pourtant, on pourrait croire l'inverse, puisque la Russie dispose d'une façade maritime très étendue, représentant les deux tiers de ses frontières, avec pas moins d'une douzaine de mers, qui permettent d'accéder à trois océans : Atlantique, Arctique et Pacifique.

Cependant, les Soviétiques n’ont accès qu’à des mers fermées, ou alors, recouvertes une grande partie de l’année par les glaces. Toutes ces mers sont cloisonnées par de grandes étendues de terres et sont éloignées du centre du pays. La mer Noire au Sud-Ouest, la mer Baltique au Nord-Ouest et la mer du Japon à l’Est, qui sont des mers fermées, ont leur débouchés contrôlés par des pays autres que l’URSS (respectivement la Turquie, le Danemark et le Japon).

A part les côtes  du port de Mourmansk au Nord-Ouest, qui bénéficient de l’influence du Gulf Stream, la totalité de la façade maritime septentrionale de l’Union est le plus souvent prise par les glaces. Rappelons, en effet, que les deux tiers des côtes du pays sont situées au Nord du cercle polaire arctique. Même Mourmansk possède un handicap géographique majeur : celui d’être séparé du centre du pays par une étroite et longue bande de terre coupée de lacs et de rivières et bordée sur près de mille kilomètres par la Finlande, ce qui rend ce port vulnérable à une attaque venant de l'Ouest. La seule côte océanique accessible, le Pacifique, est prise par les glaces une partie de l’année et est très éloignée du centre du pays.

Par conséquent, devant évoluer dans des mers fermées, la marine de guerre russe a, traditionnellement de faibles possibilités d’action. Celles-ci sont encore amoindries du fait que la marine russe doit nécessairement être éclatée en plusieurs flottes ne pouvant que très difficilement se soutenir mutuellement.

Ces contraintes géographiques expliquent pourquoi un des objectifs majeurs de la politique extérieure russe puis soviétique a toujours été de rechercher un accès vers les mers libres. Ainsi, durant la guerre de Crimée (1853-1856), l'empire britannique et la France se sont opposés à la Russie, qui cherchait à contrôler les détroits du Bosphore et des Dardannelles séparant la mer Noire de la mer Egée, porte d'entrée de la Méditerranée.

 

Un autre facteur, historique cette fois, explique le fait que la Russie n’était pas portée à devenir une grande puissance navale. Ce pays est traditionnellement une puissance continentale, disposant de ressources intérieures énormes, mais devant défendre des frontières terrestres très étendues.

Sa priorité a donc été de développer ses forces militaires terrestres, et non une marine de guerre, dont le rôle est traditionnellement de protéger et de contrôler les routes commerciales maritimes afin d'assurer le maintien des communications extérieures avec l’étranger.

Cependant, après la guerre de Crimée, qui a vu le blocus des côtes russes par les flottes françaises et britanniques, un programme de réorganisation de la marine russe est adopté à partir de 1860. Entre les années 1890 et 1914, divers programmes de construction doivent permettre la construction d’une grande flotte de bataille comportant des cuirassés.

Néanmoins, la majeure partie de cette flotte est perdue lors de la guerre russo-Japonaise de 1904-1905, de même que durant la première guerre mondiale et la guerre civile. De plus, l’indépendance de la Finlande et celle des Etats baltes après la guerre de 1914-1918 réduisent l’importance des côtes russes dans la Baltique. Tout est donc à recommencer.

 

Ainsi, les Soviétiques héritent d’une marine de guerre réduite à la portion congrue. Deux problèmes attirent leur attention : celui de l’orientation du développement de leur flotte et celui des communications intérieures entre les différentes façades maritimes du pays.

Après la guerre civile russe (1917-1923), qui a vu le débarquement de forces franco-anglaises à Mourmansk, Arkhangelsk et Odessa, le développement de la marine de guerre doit répondre à la menace d’un débarquement capitaliste qui serait mené par la Grande Bretagne, le principal adversaire des Soviétiques avec la France dans les années vingt.

Au sein du haut commandement militaire soviétique, deux tendances, représentées par une « vieille » et par une « jeune école » s’affrontent pour déterminer les orientations de ce développement. La « vieille école » reprend les idées du théoricien militaire américain Mahan, qui prônait la recherche de la maîtrise des mers visant à contrôler les communications maritimes. Pour atteindre ce but, toute puissance maritime doit posséder une flotte importante de bâtiments de grande et de petite taille, afin d’être capable de couler celle de ses adversaires par une guerre d'escadre. La « jeune école », elle, représente les idées de l’amiral français Aube, qui était favorable à la constitution de petites flottes composées de petit bâtiments de faible coût, comme les sous-marins ou les mouilleurs de mines, capables, selon lui, de paralyser les grands bâtiments adverses, et de leur interdire l’approche des côtes. D'après cette école, des croiseurs rapides et des sous-marins de haute mer doivent mener une guerre de course pour interdire à la puissance adverse un emploi libre de la haute mer.

Ce débat, opposant une stratégie offensive à une stratégie plus défensive, devait conditionner l’évolution de la marine de guerre russe durant toute la période soviétique.

Entre 1921 et 1934, c’est plutôt la jeune école soviétique, prônant le maintien d’une marine défensive de petite taille, qui a la préférence des dirigeants. En effet, ceux-ci doivent en priorité reconstruire leur pays après neuf ans de guerre et ils ne peuvent donc pas se permettre d’investir dans une flotte importante. Ils se méfient en outre de la marine, après l’épisode de la révolte des marins de Kronstadt en 1921.

Conséquemment, au cours de cette période, la marine soviétique, cantonnée à un rôle de défense côtière, ne connaît qu’un très faible développement. Le premier plan quinquennal d'industrialisation de l'URSS (1929-1933) ne prévoit, selon les idées de la jeune école, qu’un programme de construction de bâtiments de faible tonnage, notamment de sous-marins. Ce programme ne se réalise que lentement. Néanmoins, malgré le faible développement de la marine soviétique, deux nouvelles flottes, l’une dans le Pacifique et l’autre dans le Nord, sont créées respectivement en 1932 et en 1933 en plus des flottes déjà existantes dans la mer Noire et dans la Baltique.

 

Cependant, en 1934, l’Allemagne nazie, devenue l’ennemi numéro un de l’URSS, lance parallèlement avec le Japon, un programme naval agressif visant à la constitution de flottes de haute mer. En conséquence, on observe en URSS une influence croissante de la vieille école et un glissement progressif d’une stratégie maritime défensive à une stratégie maritime offensive.

Fin 1935, un plan est lancé pour construire une grande flotte océanique incluant tous les types de bateaux de guerre (dont des cuirassés). En 1936, lors de la guerre civile espagnole, la marine soviétique, conçue pour la défense côtière, n’a pas pu empêcher les troupes franquistes de couler plusieurs navires marchands russes. Ce fait a certainement renforcé la conviction de Staline qu’une grande puissance a besoin d’une flotte de haute mer, notamment pour appuyer sa diplomatie.

Le plan pour créer cette flotte, approuvé  après un an de discussions en 1937 est très ambitieux. Ainsi, sa variante de mai 1937 prévoit, d’ici 1947, la construction de 24 cuirassés, 20 croiseurs, 182 destroyers et 344 sous-marins. Une autre variante , datant d’août 1937, prévoit même la construction de deux porte-avions. Ce plan excède donc largement les besoins défensifs des quatre flottes rouges. En 1939, Staline et le nouveau chef de la marine, Kouznetsov, fixent des objectifs stratégiques à ces flottes devant leur assurer la suprématie navale dans leurs zones d’évolution respectives.

Néanmoins, malgré les objectifs ambitieux de l’accroissement de la marine soviétique, une incertitude demeure quant à la manière dont Staline voyait son utilité à long terme. Cette marine océanique devait-elle, à terme, assurer aux Soviétiques la maîtrise des océans dans la tradition de Mahan, ou bien devait-elle seulement dissuader un ennemi potentiel d’attaquer l’URSS par mer ?

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que le plan de développement de la marine, stoppé en 1941 avec l’attaque allemande de l’URSS, n’a été réalisé que très incomplètement. La raison de ces mauvais résultats est le manque de moyens matériels et humains face à des objectifs trop ambitieux. Il semble qu’avec les succès du deuxième plan quinquennal (1933-1938), les Soviétiques aient surestimé l’avancement de leur pays dans le domaine industriel et technologique. De plus, il leur manquait le savoir-faire nécessaire à la création d’une flotte aussi importante. Enfin, il faut ajouter qu’ils ne disposaient pas de marins qualifiés pour manier les nouveaux navires. Si on ajoute à ces problèmes celui des purges de 1937 qui ont éliminé la plupart des officiers de la marine, on voit pourquoi, au moment de l’attaque allemande de l’URSS en 1941, la marine soviétique n’est pas prête.

 

Parallèlement au développement de leur flotte, les Soviétiques ont fourni un effort considérable pour développer les communications intérieures entre leurs façades maritimes.

Pour remédier au cloisonnement des quatre flottes rouges, le gouvernement s’est ingénié à créer diverses voies de communication afin de permettre à ces flottes de circuler d’un théâtre d’opérations à un autre.

Les efforts pour développer ces nouvelles voies sont orientés dans deux directions : d’une part, l’établissement d’une liaison arctique, et d’autre part, l’aménagement de canaux et de voies fluviales. La mise en place d’une « route maritime du Nord » doit permettre de relier la région de Mourmansk à celle de Vladivostok. L’exploration et la prospection de cette voie permettent la constitution progressive d’un réseau de bases côtières munies de brise-glaces, de stations météorologiques et d’aérodromes disposant d’avions d’observation.

En parallèle avec l’aménagement de cette  nouvelle « route », des canaux sont construits, et en particulier, le canal Staline (percé en 1932) reliant par le Svir et la Néva la mer Blanche et la Baltique. Des projets prévoient également le percement de canaux devant permettre la liaison de la mer Noire avec la mer Blanche et la Baltique.

 

Quel a été le rôle de la marine de guerre soviétique pendant la seconde guerre mondiale ? Nous avons vu qu’en 1941, elle était en pleine confusion. Par conséquent, son rôle pendant le conflit a été mineur. Refoulée dès le début de l’offensive allemande dans ses bases principales, elle n’a pu, ni maintenir sa suprématie initiale dans la mer Noire et la Baltique face à la marine allemande, ni menacer les lignes de communication navales ennemies. Elle n’a pas non plus été capable de protéger efficacement les voies de ravitaillement de ses alliés anglais et américains dans l’Arctique. Enfin, si l'on excepte quelques opérations réussies comme, par exemple, sa contribution dans la libération de la Crimée en mer Noire, elle n’a pas réussi à appuyer vraiment efficacement l’armée de terre soviétique, que ce soit lors de sa retraite ou durant son offensive généralisée. Par ailleurs, elle a subi de lourdes pertes en matériel et nombre de ses installations portuaires ont été fortement endommagées. Le bilan de la guerre est donc très négatif pour la marine de guerre soviétique.

 

 

SITUATION POLITIQUE DE L'URSS

(1945-1953)

 

En 1945, les Soviétiques sortent vainqueurs de la guerre. En Europe comme aux Etats-Unis, la popularité de l’URSS et de l’Armée rouge est alors au summum. Toutefois, dans la période de l’après-guerre, les divergences fondamentales entre l’URSS et ses alliés de la guerre provoquent, entre eux, une tension croissante. L’URSS et l’Occident prônent chacun une conception différente de l’organisation politique et socio-économique de l’Etat : d’un côté, la « démocratie de type soviétique » et le système de planification étatique, et de l’autre, la démocratie libérale et l’économie de marché.

Par ailleurs, l’URSS ne peut faire confiance à ses alliés « capitalistes » du temps de guerre. D'ailleurs, en 1945, Staline est convaincu qu'ils déclencheront une guerre contre le camp communiste au plus tard  dans 15 ans. Les tentatives d’expansion soviétiques en Iran et en Turquie en 1946, la communisation progressive de l’Europe de l’Est et la mésentente entre les Occidentaux et l’URSS sur la question allemande provoquent, en 1947, une réaction défensive des Etats-Unis (doctrine d’endiguement de Truman en mars et plan Marshall en juin pour le redressement économique de l’Europe) visant à bloquer l’expansionnisme soviétique.

Réagissant à ce qu’elle pense être une action offensive des occidentaux à son encontre, l’URSS achève la communisation de l’Europe de l’Est. L’année 1947 marque donc la fin de l’esprit de l’alliance du temps de guerre contre l’Allemagne, et voit l’établissement de deux blocs antagonistes : l’un communiste mené par l’URSS, et l’autre libéral mené par les USA.

Pour l’Occident, l’URSS a donc remplacé l’Allemagne en tant qu'ennemi numéro un.

La tension entre les deux camps ne cesse alors d'augmenter, avec le blocus de Berlin en 1948-1949, la mise en place d’une alliance militaire entre les USA et l’Europe occidentale en avril 1949 (signature du pacte atlantique), et la division des deux Allemagnes en 1949. La guerre de Corée (1950-1953) marque véritablement le point culminant de cette période de tension entre l’Est et l’Ouest.

 

Sur le plan intérieur, la période de l’après-guerre est marquée, en URSS, par une reprise en main très dure du pays. La guerre avait en effet obligé le régime soviétique, pour favoriser un consensus social, à faire des concessions sur le plan économique (tolérance relative par rapport à l’économie de marché dans les campagnes), idéologique et politique (réaffirmation du patriotisme russe traditionnel et rapprochement avec l’Eglise orthodoxe, relâchement du contrôle du parti sur la population et l’armée).

Au lendemain de la guerre, on revient au modèle économique des années trente (le principe de la collectivisation est réaffirmé, un nouveau plan quinquennal favorisant l’industrie lourde est lancé en 1946) et le contrôle politique et idéologique de l’Etat-parti sur la population et l’armée revient en force (rétablissement du corps des commissaires politiques dans l’armée, remise au pas des milieux intellectuels et artistiques, déportation des populations accusées de collaboration avec les nazis…).

 

 

Etablissement de deux blocs antagonistes sur le plan international, reprise en main très dure du pays par la direction soviétique dans la perspective d'une guerre future avec l'Occident, tel est le contexte qui influence la façon dont l'URSS aborde la question navale entre 1945 et 1953.

 

Dans un prochain article, nous verrons comment les Soviétiques ont cherché à adapter leur marine et leur stratégie navale à ce contexte de début de guerre froide, notamment face aux USA, une puissance intercontinentale disposant de la meilleure marine au monde.

 


 

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22/02/2012
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