Fruits de passions

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Lost in translation

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Ce film, sorti au début de l'année 2004 sur les écrans français, a été écrit et réalisé par Sofia Coppola, qu'on ne présente plus aujourd'hui comme "fille-de-vous-savez-qui".


"L'intrigue" se résume à la rencontre d'un homme d'âge mûr, Bob Harris, et d'une jeune femme, Charlotte, lors d'un court séjour au Japon. Le premier est un acteur sur le retour venu pour tourner dans une publicité, et la seconde, une jeune mariée ayant suivi son époux photographe pour un voyage professionnel. Bob et Charlotte, tous deux déphasés par le décalage horaire et par un pays qui leur est complètement étranger, vont faire connaissance dans l'hôtel international où ils résident et se rapprocher rapidement.


Lost in Translation est très riche; les niveaux de lecture possibles se surperposent comme dans un mille-feuilles. L'interprétation que j’en donne est tout à fait personnelle, donc partielle… et partiale.

Je me souviens avoir lu sur Youtube le commentaire d'un Français vivant au Japon et reprochant à Lost in translation de ne présenter de ce pays que l’image d'une carte postale pour touristes.

Et pour cause, si je voulais être un brin provocateur, je dirais que ce film ne parle pas du Japon! En fait, ce pays n’est vu qu’au travers du regard de Bob et de Charlotte… des touristes, justement !

 

Non, pour moi, Lost in Translation est moins un film sur le Japon que sur notre condition humaine, sur les questions existentielles qui tourmentent les deux personnages principaux, celles que nous nous posons tôt ou tard, « de gré ou de force ». Le Japon de Bob et de Charlotte n’est donc que la métaphore des questions, des doutes, des contradictions et des peurs qui les taraudent.


 

Comment dit-on « perdu » en japonais ?


 

Et d’abord, pourquoi Bob et Charlotte se rapprochent-ils, eux si différents en apparence ? En réalité, ils sont tous deux paumés et cela, sur plusieurs plans.

Premièrement, ils sont soudainement parachutés dans un pays qu’ils ne connaissent ni ne comprennent… et qui ne les comprend pas. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir la scène de la rencontre entre Bob et la prostituée japonaise ou celle du tournage de la pub.

Bref, leurs repères, géographiques ou culturels envolés, Bob et Charlotte se retrouvent « nus ». Ils ne sont plus que des étrangers. Et à cela, s’ajoute le décalage horaire…

Sur un plan intime, les deux personnages sont également perdus. Bien qu’à des âges différents, ils traversent chacun une crise existentielle. Et c’est le déracinement brutal de leur vie habituelle qui favorise l’irruption de cette crise, qui devait déjà être latente auparavant.

 

Comment cela est-il montré dans le film ? Ce qui frappe, au premier abord, c’est que Lost in translation contient très peu de dialogues ; ce n’est pas 2001, l’Odyssée de l’espace, mais quand même.

Alors, d’où vient la richesse de ce film ?

Je dirais qu’elle réside dans ce qui est montré, mais n’est pas dit. Sofia Copolla fait preuve d’une délicatesse et d’une pudeur étonnantes avec ses personnages, comme si elle voulait nous ouvrir une fenêtre sur la vie de Bob et de Charlotte, mais sans violer leur intimité. Remarquons d’ailleurs que l’ultime dialogue entre Bob et Charlotte avant leur séparation nous est inaudible, comme si l’auteur voulait nous montrer que ce moment n’appartient qu’à eux.

Ainsi, dans ce film, tout est suggéré, effleuré, avec la plus grande subtilité. Ce que vivent intimement les personnages n’est pas révélé par ce qu’ils disent, mais suggéré par ce qu’ils contemplent.

 

Si on prend l’exemple de Charlotte, il y a beaucoup de scènes où la voit seule et dans une situation de spectateur.

De la chambre de son hôtel, elle contemple l’impressionnant panorama de la ville de Tokyo. Dans le train, elle observe le paysage qui défile sous ses yeux. Elle se promène en voiture ou à pied dans Tokyo et dans Kyoto, la cité impériale, et contemple le Japon dans sa vie quotidienne. Mais elle reste en dehors de cette vie, elle n'est qu'observatrice.
La jeune femme observe souvent le monde extérieur au travers d’une vitre : celle de sa chambre d'hôtel, du taxi, du train, de sa télévision... Et dans certaines scènes, on voit en surimpression le paysage observé et le reflet du visage de Charlotte dans la vitre.
Ce qui m'amène à dire qu’en contemplant le monde extérieur, c'est en elle qu'elle regarde. Il est comme le reflet de son monde intérieur, et inversement. La vie de ce monde est le miroir de sa vie à elle.

 

A ce titre, le choix du Japon comme décor du film n'est pas un hasard. C'est un monde bariolé, tout en contrastes, qui laisse voir au spectateur  un décalage saisissant entre le Japon moderne, ses villes surpeuplées, bruyantes, affairées, illuminées de néons multicolores, et le Japon traditionnel, ses temples, ses rites, sa sobriété, son silence et sa sérénité.

Ce monde chaotique et hermétique, Charlotte ne le comprend pas, il lui est totalement étranger.

Elle n'a de prise ni sur lui ni sur sa propre vie.

La présence de la vitre, en créant une barrière entre le monde et elle-même et en la cantonnant à un rôle de spectatrice, vient d'ailleurs renforcer cette sensation d'impuissance, de désarroi silencieux.

 


En se rencontrant,  Bob et Charlotte vont se mettre à contempler ce monde à deux.
Dans la découverte de l'autre, chaque personnage se retrouve soi-même. C'est que d'une certaine manière, l’acteur vieillissant ressemble à la jeune femme. Il est lui aussi perdu. Prisonnier de la routine, avec sa femme et ses enfants, il se sent tout aussi étranger et impuissant par rapport à sa vie et à ses proches.

Cette distance, cette barrière, on la retrouve chez lui au travers de ses tentatives pathétiques de discuter avec les Japonais lors du tournage de la publicité et dans l'hôpital où son amie se fait soigner.
Ce mur, il a pris le parti d'en rire, d'en jouer pour masquer la tristesse et la lassitude qu'il provoque en lui. Il faut voir comment, dans la salle d'attente de l'hôpital, il se met à jouer par signes avec un Japonais et comment il arrive par ce biais à créer un lien ténu avec lui.

L'échange non-verbal a, en effet, une très grande place dans le film. En fin de compte, l'acteur et la jeune femme communiquent surtout par le regard et la gestuelle.

A noter également la très belle scène du cours d'art floral. Dans celle-ci, une Japonaise en kimono traditionnel indique à Charlotte comment compléter une composition d'art floral.

Par ce simple geste, un échange se crée.

Il est d'ailleurs amusant de voir que, dans le film, les personnages qui parlent le plus sont ceux qui communiquent et échangent le moins. La scène où le mari de Charlotte déblatère sur sa journée sans se préoccuper de son épouse, celle du show où le présentateur japonais déjanté délire et où Bob lui sert de faire-valoir, en sont de bons exemples.

En outre, les diverses scènes où l'on voit une actrice américaine  enchaîner des bêtises à la cadence d'une mitrailleuse sont des moments d'anthologie.

 

Ces personnages sont, en fait, ceux qui se remettent le moins en question, qui sont réellement prisonniers des apparences, de la routine de leur vie.

Les deux principaux personnages le sont finalement moins. Eux, observent et échangent davantage. Finalement, ils sont peut-être les plus lucides de tous.

Dans une scène, Charlotte dit: "je ne connais pas mon mari" ou : "j'ai assisté à une cérémonie bouddhiste, ça ne m'a rien fait".

Bob a des vélléités de révolte insidieuses quand il dit à sa femme au téléphone qu'il veut dorénavant manger sainement. Il se rend compte de la vacuité de sa vie présente, étranger qu’il est à lui-même et à sa propre famille.

 

Ce film peut ainsi nous conduire à nous interroger sur notre propre vie. Sommes-nous comme Ivan denissovitch et ses camarades ZEK qui, dans un roman de Soljenitsyne dénonçant le Goulag, construisent eux-mêmes les murs qui vont les enfermer ? Il est si facile de se laisser emporter par la frénésie de la vie quotidienne, si confortable de s'enfermer dans ses habitudes, son milieu, ses convictions.

Mais si tous ces repères disparaissent, alors, que nous reste-t-il ? Ou plutôt, que reste-t-il de la personne que nous pensions être ?

 

Serons-nous donc des touristes dans notre propre vie ? Ou bien aurons-nous le courage de nous arrêter un moment, de faire silence pour nous demander si nous avons bâti notre vie sur du sable ? Et, si c'est le cas, saurons-nous trouver le roc sur lequel la reconstruire ?


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06/12/2010
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