Fruits de passions

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Omote et ura, ou le décor et son envers

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Les pratiquants ou anciens pratiquants d'Aïkido connaissent forcément cette notion. En effet, dans cet art martial, chaque technique peut être exécutée de deux façons : en "omote" ou en "ura". La première consiste à exécuter la technique en se plaçant devant l'adversaire alors que la seconde exige de passer derrière lui.

 

Plus globalement, la dualité omote-ura est un trait fondamental de la culture japonaise, que l'on retrouve dans toutes ses facettes.

Ainsi, pour les Japonais, chaque objet, être, organisme, acte… possède un aspect "omote" et un aspect "ura".

"Omote" désigne la face publique des choses, ce que tout le monde peut voir de l'extérieur, alors que "ura" représente la face cachée des choses, ce qui est obscur, négatif, ou tout simplement intime.

Si l'on prend l'exemple d'une maison, la façade est sa composante "omote", alors que l'intérieur est son aspect "ura". De la même façon le corps d'un homme a un côté "omote" (face) et un côté "ura" (dos). Et, si ce qu'il dit et montre en société est l'aspect omote de sa personnalité (celui qui est régi par les conventions sociales), le côté "ura" de celle-ci se distingue par ce qu'il pense en son for intérieur et ce qu'il fait secrètement.

 

Néanmoins, cette dualité omote-ura semble exprimer moins une opposition qu'une complémentarité, comme le montre, par exemple, celle qui reliait les samurais et les shinobis durant l'époque féodale japonaise.

Les samurais, guerriers contraints d'obéir à un code très strict (le bushido) exaltant, l'honneur, la loyauté, le respect, etc, étaient employés dans les guerres ouvertes, sur les champs de bataille.

Les shinobis, en revanche, étaient utilisés pour des actions condamnées par le bushido : l'espionnage, la corruption, l'assassinat, la désinformation, etc. Là où le samuraï privilégiait la confrontation directe, le shinobi préfèrait miser sur la ruse et la tromperie.

Ainsi, selon la situation, le daimyo (ou seigneur) pouvait utiliser des samuraïs ou des ninjas... ou une combinaison des deux!

 

De façon similaire, les versions "omote" et "ura" d'une technique d'Aïkido sont complémentaires. Bien que plus risquée, la première est utile contre un adversaire plus faible physiquement, alors que la seconde, plus sûre, convient mieux face à quelqu'un de puissant.

Bien que la référence à la dualité omote-ura soit moins explicite en karaté (que je pratique), je pense qu'elle existe aussi. En effet, dans cet art martial, on peut décider de bloquer une attaque par un blocage dur en restant sur la trajectoire de l'attaque adverse (omote), pour ensuite contre-attaquer frontalement. Cependant, il est également possible de sortir de la trajectoire adverse par un déplacement tel qu'il permette de contre-attaquer dans le dos de l'adversaire (ura). Evidemment, de même qu'en Aïkido, face à un adversaire puissant, mieux vaut privilégier la deuxième méthode, un blocage dur en omote risquant d'être balayé par la force de l'attaque adverse...

Les techniques "omote" étaient traditionnellement enseignées aux débutants, ou aux pratiquants de passage, alors que les techniques "ura", secrètes à l'origine, sont réservées aux pratiquants avancés et fidèles. En effet, ces dernières sont plus difficiles à exécuter, mais plus sûres et plus efficaces. On retrouve bien là le sens premier de "ura" : ce qui est caché, invisible.

Selon moi, la découverte de la dualité omote-ura s'intégrerait ainsi dans une sorte d'enseignement ésotérique, dont le but serait donc de dévoiler progressivement au disciple le sens caché des choses par l'exercice d'un art (martial, dans nos exemples). Ceci n'est qu'une hypothèse que j'émets et que je n'ai pas vérifiée. Je peux très bien me tromper ou enfoncer une porte ouverte. Des commentaires éclairants seraient d'ailleurs les bienvenus sur ce point. Alors, n'hésitez pas.

 

En tous cas, je ne crois pas que la dualité omote-ura présente une connotation morale. De notre point de vue, cette dualité pourrait évoquer le mensonge, l'hypocrisie ou la tromperie.

En effet, dans notre culture judéo-chrétienne, ce qui est dissimulé est suspect, car traditionnellement associé aux ténèbres et au mal.

 

 

"Voici le message que Jésus Christ nous a fait entendre et que nous vous annonçons : Dieu est lumière, il n’y a pas de ténèbres en lui. Si nous disons que nous sommes en communion avec lui, alors que nous marchons dans les ténèbres, nous sommes des menteurs, nous n’agissons pas selon la vérité ; mais, si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, nous sommes en communion les uns avec les autres, et le sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché." - Première lettre de saint Jean (1, 5)

 

Ce passage de la première lettre de Saint Jean éclaire le sens des accusations d'hypocrisie portées par Jésus contre les Pharisiens. Il leur reprochait en effet de professer et d'imposer une loi (celle de Moïse), qu'ils ne respectaient eux-mêmes qu'en apparence, et uniquement pour se faire bien voir de la population.

Selon la foi chrétienne, au rebours du Diable qui divise (en latin, diabolus signifie "celui qui divise"), Dieu veut expurger le péché (les ténèbres) des hommes pour les unir à sa divinité (la lumière), par le sacrifice de Jésus. L'idéal chrétien est donc un idéal d'unité, comme le montre l'étymologie grecque du mot "moine", "monos" qui veut dire "un".

Même dans une société qui s'est largement détournée de la foi chrétienne comme la nôtre, cet idéal subsiste de façon inconsciente et désacralisée, et reste une base de notre système de valeurs. Voilà pourquoi nous tenons si fort à ce que nos responsables, notamment politiques, fassent preuve de "transparence", tout ce qu'ils cachent étant forcément illégal et mauvais.

 

Or, si nous concevons la dualité comme une opposition entre deux principes inconciliables (le bien contre le mal, le prolétariat contre la bourgeoisie, la droite contre la gauche, Pepsi contre Coca, etc), les Japonais, et les asiatiques en général, la voient plutôt comme une complémentarité.

La dualité omote-ura se rattache donc à celle du Yin et du Yang, qui naissent l'un de l'autre et représentent les deux pôles d'un tout.

Elle exprime donc de la vision du monde d'un Japonais et conditionne ainsi son rapport aux choses et aux autres.


 

OMOTE-URA DANS LE MANGA / L'ANIMÉ JAPONAIS

 

Evidemment, cette dualité est très présente dans le manga / animé japonais, de façon plus ou moins explicite. En voici quelques exemples

 

 

SAINT SEYA

 

Voici quelques exemples dans ce manga, mais on pourrait en citer bien d'autres.

 

Il existe un certain nombre de personnages comportant deux facettes : l'une visible au grand jour et l'autre cachée.

Par exemple, Syd, chevalier Zeta de la Grande Ourse (omote) a un jumeau, Bud (ura), dont personne ne soupçonne l'existence, mais qui assiste secrètement son frère dans ses combats.

Par ailleurs les femmes qui sont chevaliers ont l'obligation de cacher leur visage derrière un masque. Si un homme voit le visage d'une de ces femmes, elle doit le tuer ou l'aimer. Ce masque et ce qui se cache derrière symbolisent la personnalité de ces femmes. Ainsi, Shina, chevalier du Serpentaire est impitoyable en apparence, mais cache en fait beaucoup de sensibilité et de douceur. Ce contraste est renforcé par la dureté apparente que lui confère son masque inexpressif (omote), opposée à la beauté et la douceur de son visage (ura).

 

 

Bud d'Alcor (Zeta' de la Grande Ourse) et Syd de Mizar (Zeta de la Grande Ourse)

 

 

CITY HUNTER

 

Ici, la dualité omote-ura se retrouve principalement dans la personnalité du personnage principal de la série : Ryo Saeba (Nicky Larson dans le dessin animé).

Son apparence d'obsédé complètement taré, sa jovialité et sa joie de vivre (omote), cachent un fond timide, sensible et triste (ura). Ryo traîne un lourd passé, qui l'a beaucoup marqué et dont il garde le secret.

 

 

Nicky en mode... incontrôlable (heureusement que Laura a sa massue toujours prête...)

 

 

RANMA 1/2

 

Des mangas que je connais, Ranma 1/2 est celui qui fait le plus souvent référence à notre sujet. Les exemples fourmillent, aussi n'en donnerai-je que quelques-uns parmi les plus flagrants.

Arrêtons-nous un peu sur le personnage principal, Ranma. Ce garçon est victime d'une malédiction : dès qu'il reçoit de l'eau froide, il se transforme en fille, seule de l'eau chaude pouvant lui redonner son aspect normal. Or, il garde la personnalité d'un mec, et se considère comme tel (ura), même transformé en fille (omote).

D'ailleurs, même sous cette apparence, il continue toujours à porter un caleçon, refusant catégoriquement de mettre des sous-vêtements féminins (même quand, dans certaines situations, il se sent obligé de troquer ses tenues unisexes habituelles pour des vêtements féminins).

 

Pourtant, selon moi, la référence la plus explicite à notre sujet est la technique d'arts martiaux yamasen-umisen, inventée par Genma, le père de Ranma.

Cette technique considère le corps humain comme une maison, dans laquelle il faut s'introduire. A la base, c'était une technique utilisée pour le cambriolage (connaissant la moralité plus que douteuse du père de Ranma, ça n'a rien d'étonnant^^). Elle se compose de deux sous -techniques complémentaires : Yamasen et Umisen.

La première, utilisée contre Ranma par un garçon nommé Ryu, utilise des attaques frontales, dures. Elles correspondent à une instrusion brutale dans la maison, par la porte de devant et à la façon d'un hold-up.

Pour contrer Ryu, Ranma apprend de son père la sous-technique Umisen, réputée plus efficace que Yamasen. Umisen rappelle le cambrioleur qui s'introduit dans la maison, par derrière, à l'insu de ses occupants. Elle se base donc sur la furtivité, ainsi que sur des attaques souples et rapides, portées dans le dos de l'adversaire.

Vous l'avez compris : Yamasen correspond à omote, et Umisen à ura. Cette complémentarité rappelle d'ailleurs fortement celle des techniques d'aïkido, et celle du samuraï et du ninja, évoquées plus haut.

 

 

Ranma (transformé en fille)

 

 

Evidemment, j'ai cité des mangas de ma génération, mais je suis sûr que les plus récents, que je connais moins bien, contiennent également une multitude de références à notre sujet. Vos commentaires sur ce point seraient d'ailleurs les bienvenus. Cela complèterait mon article.

 

Pour finir, je dirais que la dualité omote-ura explique en partie pourquoi les personnages de mangas ont souvent une personnalité profonde, complexe et pleine de contradictions. Je suis en tous cas convaincu qu'elle est une des sources de la richesse du genre manga.

 

 

 

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28/12/2010
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