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V pour Vendetta : une analyse politique

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V pour vendetta est une BD (1989-1990), d'Alan Moore (scénario) et de David Lloyd (dessins), adaptée au cinéma en 2006 par les frères Wachowski (réalisation : James Mc Teigue).

Elle a pour cadre l'Angleterre, dont s'est emparé un régime "fasciste" suite à une guerre nucléaire généralisée. V, un terroriste masqué, cherche à faire tomber ce régime, dirigé par Adam Susan (Sutler dans le film).

Mon propos ne se concentre pas sur le personnage de V, qui pourrait faire l'objet d'un article à part, mais sur le régime qu'il combat. J'ai surtout essayé de rechercher les sources d'inspiration de ce régime, d'en comprendre la nature et de voir en quoi son instauration et sa chute posent la question des faiblesses respectives des démocraties et des dictatures.

 

 

UN RÉGIME QUI RAPPELLE DES SOUVENIRS...

 

 

La ressemblance entre ce régime de fiction et des régimes existant ou ayant existé n'est nullement fortuite...

 

 

En effet, nombre de ressemblances existent entre le régime d'Adam Susan/Sutler et les systèmes totalitaires fascistes de l'entre-deux-guerres :

 

 

 

 

- La BD évoque une marche sur Londres du Norsefire (le parti d'Adam Susan), qui a inaugué sa prise du pouvoir. C'est un clin d'oeil évident à la marche sur Rome de Mussolini en 1922.

 

 

- Dans le film, le Norsefire est porté au pouvoir démocratiquement, suite à des attentats terroristes, qui, en réalité, ont été secrètement commandités par Sutler. Cela rappelle l'accession au pouvoir en 1933 du parti nazi, élu démocratiquement suite à l'incendie du Reichstag, qui a été attibué par les nazis aux communistes. Acte isolé ou complot nazi ? Cette question fait toujours actuellement débat chez les historiens.

 

 

- Dans le film, Sutler devient haut-chancelier, un titre qui rappelle celui d'Hitler, nommé chancelier en 1933.

 

 

- Dans le film, la gestuelle et la personnalité de Sutler rappellent celles d'Hitler.

 

 

- La mise en scène des grands meetings du Norsefire rappelle celle du parti nazi (défilés militaires, drapeaux claquant au vent, acclamations délirantes de la foule, discours tonitruants, omniprésence du symbole du parti, etc).

 

 

 

 

- Dans le film, l'emblème du Norsefire ressemble à une sorte de croix de Lorraine, mais rappelle aussi la croix gammée.

 

 

- Les expériences médicales faites dans le camp de Larkhill sur des prisonniers rappellent celles qui ont été menées par les nazis dans les camps de la mort. L'uniforme noir du directeur du camp évoque celui des SS.

 

 

- etc, etc (ça, c'est pour tout ce que j'ai pu ne pas voir;)

 

 

SYSTÈME TOTALITAIRE OU DICTATURE CLASSIQUE ?

 

 

Le concept de totalitarisme, forgé dans l'entre-deux-guerres, a été pleinement développé après la deuxième mondiale, notamment par la philosophe Hannah Arendt. Il caractérise tout particulièrement les régimes communistes et fascistes.

Le totalitarisme est un système politique qui, pour construire une société idéale, cherche à contrôler et à recomposer le corps social et l'individu dans leur globalité.

Un régime totalitaire poursuit donc un objectif révolutionnaire, qui pour être atteint, nécessite une mobilisation permanente de l'intégralité des ressources du pays, qu'elle soient humaines ou matérielles. Il tend ainsi à vouloir faire absorber par la sphère publique ce qui relève de la sphère privée, de l'intime. Pour cela, deux leviers complémentaires sont utilisés : la terreur d'une part, et, d'autre part, l'exaltation des masses par la promesse d'un avenir radieux (les fameux "lendemains qui chantent" de la propagande soviétique).

 

 

En fonction de cet objectif et de ces moyens, un système totalitaire développe cinq caractéristiques :

 

 

- Une idéologie unique, érigée en vérité absolue.

L'iédologie est au centre du système totalitaire. Elle en est son principal moteur, son principe de base, son coeur. Tout ce qui lui est contraire, tout ce qui en dévie est écarté, éliminé. L'idéologie s'impose, cherche à remplacer le monde réel, quitte à le faire plier s'il lui résiste, ou à le nier carrément. Dans V pour Vendetta, l'idéologie du régime en place semble proche du fascisme, du moins en partie : nationalisme, rejet des Lumières et de ce qu'elles ont engendré (démocratie parlementaire, communisme, socialisme, individualisme, etc), élimination de certaines minorités (homosexuels, Musulmans, etc), obéissance aveugle à un chef charismatique. Cependant, elle s'écarte de l'idéologie fasciste en ce qu'elle intègre certains oripeaux d'une "foi chrétienne" dénaturée. On peut d'ailleurs se demander, si au lieu de tendre vers un véritable fascisme, qui comporte une dimension révolutionnaire en ce qu'il cherche à transformer en profondeur l'homme et la société, l'idéologie du Norsefire n'est pas plutôt une sorte d'ultra-conservatisme nationaliste (comme la dictature de Franco, par exemple). Mais, de toutes façons, le fascisme lui-même est déjà difficile à définir, vu qu'il n'y a pas eu un mais des fascismes, selon un critère spatial (des régimes fascistes instaurés dans des pays très différents) et temporel (en Italie comme en Allemagne, le fascisme, dans ses derniers moments, accuse de grandes différences avec ce qu'il était à ses débuts).

 

 

- Un parti unique (idéalement dirigé par un chef charismatique)

C'est le fer de lance, le porte-parole de l'idéologie, dont il est le garant. Le parti contrôle l'Etat et la population, via une myriade de relais et d'organisations. Sa direction est le cerveau du système totalitaire, alors que son appareil en est le système nerveux. Dans V pour Vendetta, le parti en question est le Norsefire et le chef charismatique, le chancelier Adam Susan/Sutler.

 

 

- Un Etat policier

Il est là pour espionner la population et pour éliminer les opposants au système, ou, en tous cas, ceux qui sont désignés comme tels par le parti et par l'idéologie qui le sous-tend. Il est l'oeil, l'oreille et la main (ou plutôt le poing!) du système. Dans V pour Vendetta, la police politique s'appelle "le doigt" ("la main" dans la BD). Il y a également l'Oeil, un autre service chargé spécifiquement d'espionner la population (par des systèmes découtes divers et variés, des caméras, etc) et une police plus classique. La multiplication des services de renseignement et de répression est courante dans les Etats totalitaires, dont elle souligne la paranoïa. D'ailleurs cette multiplication s'accompagne d'une rivalité entre ces services, qui se surveillent mutuellement. On voit bien dans le film que les chefs sont en concurrence et attendent tous une occasion pour éliminer leurs rivaux. Le personnage de V sait très bien utiliser cette paranoïa collective et ces rivalités pour affaiblir le régime.

 

 

- Une direction centrale de l'économie

Le pouvoir politique contrôle l'ensemble de l'économie, qu'il met au service de son projet utopique. Cette économie dirigée constitue le poumon du système. On ne voit pas vraiment ce dirigisme dans V pour Vendetta, mais on le devine entre les lignes. Par exemple, on apprend dans le film que certains dirigeants de grands groupes se sont enrichis grâce à l'accession du Norsefire au pouvoir, ce qui laisse penser qu'il existe des monopoles économiques tenus par des hauts cadres du parti (comme Lewis Protero, qui contrôle l'industrie pharmaceutique).

 

 

- Un monopole des moyens de communication de masse

Par une propagande omniprésente, qui est la voix du système, le pouvoir cherche à former les esprits et à les uniformiser, afin de les mobiliser en vue de son projet. Dans le film tous les médias sont intégrés dans le BTN (British Telecommunications Network), dont le dirigeant est un haut-cadre du parti, qui prend directement ses ordres auprès du haut-chancelier. Il existe également un "Interlink", probablement une sorte de système de messagerie virtuelle tenu par le pouvoir. Enfin, dans le film, on remarque qu'il y a des hauts-parleurs dans toutes les rues.

 

 

 

 

Bien sûr, il ne s'agit-là que d'un "idéal-type" du totalitarisme : les régimes qualifiés de totalitaires n'ont pas tous atteint leurs objectifs ni développé ces caractéristiques avec le même succès (par exemple, pour l'Italie, certains historiens parlent de "totalitarisme inachevé"). De même, il existait des différences flagrantes entre ces régimes, sur le rôle et l'importance respectifs de l'Etat et du parti par exemple. Mais ils ont tous cherché à tendre vers cet idéal-type.

 

 

La différence entre régimes dictatoriaux classiques (comme on en voit actuellement dans certains pays d'Afrique et du Moyen-Orient, par exemple) et systèmes totalitaires est donc bien visible. Contrairement à ces derniers, les dictatures classiques ne poursuivent pas un objectif révolutionnaire. Plus conservatrices, elles ne cherchent qu'à se maintenir au pouvoir en s'appuyant principalement sur les services de sécurité, l'armée et les médias nationaux. Elles n'aspirent pas non plus à exercer un contrôle total sur le corps social, ni à le faire participer au système, mais à s'assurer de sa seule passivité.

Cela pousse à se demander si le régime contre lequel se bat V est bien totalitaire ou s'il n'est pas en fait une dictature classique, qui aurait simplement repris quelques aspects ou signes extérieurs du totalitarisme. En effet, lorsque V pirate la télévision d'Etat pour s'adresser au peuple, il  explique à ce dernier qu'il a obtenu l'ordre et la sécurité du Norsefire, en échange de son consentement silencieux. Serait-ce le signe que le régime ne cherche pas à faire participer la population au système ni à transformer la société et l'homme en profondeur, traits typiques du totalitarisme ? Difficile de répondre à cette question, vu que l'on a affaire à une fiction et que son auteur n'a pas jugé bon de décrire de façon détaillée le régime combattu par V.

 

 

QUELQUES LECONS POLITIQUES À TIRER DE V POUR VENDETTA

 

 

Comment une démocratie et une dictature sombrent-elles ?

Concernant V pour Vendetta, le choix de l'Angleterre, pays historiquement pionnier quant à la promotion des libertés individuelles (l'Habeas Corpus date de 1679), a valeur de leçon pour nous. Même une démocratie moderne, solidement et durablement implantée, peut s'écrouler.

Cela amène à se poser la question des bases et des faiblesses fondamentales d'une démocratie.

Celle-ci repose sur le citoyen, en tant qu'acteur politique. Quels que soient sont rang social et l'étendue de ses pouvoirs, il doit être profondément responsable et plus motivé par l'intérêt général que par son intérêt propre.

Cela implique, outre une éducation prônant ces valeurs, une capacité à faire des choix rationnels, dégagés de toute émotivité négative (peur, haine, envie, etc).

Ce n'est pas un hasard si la dictature de Susan/Sutler s'instaure dans un contexte politique et économique insécurisant, et si elle se sert du climat de peur ambiant. Dans son discours télé à la population de Londres, V lui montre bien que la peur, ayant déformé son jugement, l'a poussée à troquer la liberté contre la sécurité.

En cela, V pour Vendetta reflète une tendance très actuelle dans nos sociétés : une peur généralisée, qui influence de plus en plus la politique et le discours de nos gouvernants. Ceux-ci cherchent à répondre à cette angoisse par davantage de contrôle, qui est censé rassurer et éradiquer le risque et l'incertitude. Mais le contrôle ne donnant jamais de résultats pleinement satisfaisants, il est, mécaniquement, amené à se renforcer toujours plus, en vue d'un objectif irréalisable et irrationnel. Terrorisme, immigration, maladies, environnement, délinquance : nombreux sont les problèmes à être traités sous un angle purement affectif, là où recul, réflexion, sang-froid, esprit critique et subtilité seraient bienvenus.

Il est aussi regrettable que, par démagogie, la communication de nos responsables actuels fasse de plus en plus appel aux affects des citoyens et non à leur intellect, qu'elle préfère le slogan simpliste à l'analyse subtile et étayée.

Ces responsables politiques se rendent-ils compte que ces pratiques fragilisent les bases mêmes de la démocratie et créent les conditions nécessaires à l'avènement d'un régime populiste, voire dictatorial ?

 

 

Venons-en maintenant aux bases et aux fragilités de la dictature.

Ce type de régime repose sur la peur et sur un certain consensus passif. Tant que la peur est présente et que la population trouve moins d'intérêt à se révolter qu'à se contenter du régime en place, alors ce dernier peut subsister.

Cela oblige une dictature a garder son peuple sous pression pour brider ses vélléités de révolte, tout en lui octroyant un minimum de confort matériel pour endormir son esprit critique. C'est un équilibre fragile, qui peut facilement se rompre si le régime s'affaiblit ou si la conjoncture économique se retourne durablement.

On voit bien comment, dans les pays arabes, la dégradation de leur  situation économique, le creusement des inégalités entre les quelques bénéficiaires des dictatures et la masse des autres, ont été le levier des révoltes. Il a suffi d'une goutte d'eau, d'un symbole, l'immolation volontaire d'un Tunisien ruiné, pour que la révolte éclate et se propage comme une traînée de poudre.

D'ailleurs, V lui-même insiste sur la force des symboles, capables de mettre en mouvement les foules. C'est pourquoi il fait sauter divers bâtiments symbolisant le pouvoir étatique.

Comme le dit V, "Les peuples ne devraient pas craindre leur gouvernement, c'est le gouvernement qui devrait craindre le peuple".

 

 

Pour conclure, V pour Vendetta est une oeuvre très riche, que je vous encourage à lire et à visionner. J'ai choisi de la traiter sous un angle très précis. Il y en a bien d'autres. A vous des les découvrir!

 

 

 


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27/05/2011
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